• Adn

Publié le par cine.gi

Adn documentaire de Judith Cahen
avec :
David Nebreda en images fixes, Judith Cahen en images fixes et animées ainsi que Valérie Brau-Antony, Chiara Gallerani, Jeanne Labrune, Mathieu Lindon, Joel Luecht, Sabine Macher, Laurent Maillefer, Mallory Nataf, Gianfranco Poddighe, François Roustang, Gabrièle Roux, Philippe Sollers, Alberto Sorbelli, Thierry Spicher, Eva Truffaut, Cécile Zervudacki, Wilfried Benaïche, Serge Bozon, Eva Husson, Jean-Louis Loca, Jacques Lacan, Guy Debord, Gilles Deleuze et le danseur de buto Katsura Kan

durée : 1h07
sortie le 23 novembre 2005

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Synopsis
ADN est un film qui prend la mesure d’une rencontre, la rencontre avec les autoportraits de David Nebreda. Le film met en scène l’impact de cette rencontre sur le cinéma de Judith Cahen et sa propre démarche d’autoreprésentation.

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Entretien avec Judith Cahen

Gwenola Wagon :
« "Adn", pourquoi ce titre ? »

Judith Cahen
: « Pour deux raisons : Adn représente le premier noyau de l'identité et ce film participe d’une quête d'identité, et puis Adn est aussi un nom de code pour "About David Nebreda" »

G. W. : « Et pourtant ce n'est pas un documentaire sur David Nebreda ? »

J. C. : « Non, justement, le but n’était pas de faire un documentaire sur l'artiste. Le nom de code « Adn » contenait comme un secret, une promesse : à savoir, que j'étais en quête du noyau dur de mon identité, et de celle de mon cinéma, en miroir de la sienne, extrême et radicale. Comme un défi, aussi, une mise à l’épreuve, je voulais comparer ce qui, à priori, nous opposait. »

G. W. : « Pouvez-vous raconter l'origine du film ? »



J. C. : « Le livre m'a été offert en mai 2000, après que l'on m'ait averti de la violence des photos. Je m'étais donc fait une idée à priori des images de David Nebreda, telles qu'elles m'avaient été décrites. Et ma question était : vais-je être capable de soutenir le regard, de supporter ? À ma grande surprise, alors que je m'étais imaginé des images particulièrement « gores », la violence, n'était pas là où je pensais. Les photos étaient d'une grande beauté, quasi maniériste. Mais en voyant le voyage physique, spectaculaire que cet homme avait fait subir à son corps, la question qui s’imposait à moi était : qui est-t-il ? Qui a fait « ça » ? Qui est l'homme qui a fait un tel « travail » ?
Quelques mois plus tard, j’ai eu la sensation que ces photos exerçaient sur moi une violence diffuse, que je subissais comme un contrecoup tardif à leur découverte… Elles me hantaient… J’observais rétrospectivement la force de leur impact, comme un coup de couteau dans mon cerveau… je pris alors conscience que pour exorciser ce choc je devais en faire un film.
Adn a donc commencé par une volonté d'exorcisme et de clarification.
»

G. W. : « À partir de ce moment-là, comment le film s'est il construit ? »

J. C. : « Je me suis dit : « je vais répondre en cinéma à ces photographies, et à la violence ressentie ». Alors que David Nebreda avait réalisé ses autoportraits en solitaire et en silence, j'ai postulé, au contraire, que l'autoportrait d'une cinéaste devait se faire dans le dialogue avec le regard de l'autre, des autres, aux croisements du fourmillement des différents points de vue qui me constituaient. J'avais envie de placer mes interlocuteurs dans une situation similaire à celle que j'avais vécu pour qu'ils soient tour à tour guide et miroir de cette quête. J'ai donc créé un dispositif de cinéma qui a consisté dans un premier temps à apporter le livre à des personnes proches avec qui j’étais en dialogue à ce moment-là, et à filmer les premiers regards, à vif. Ensuite, je leur ai confié le livre pendant un certain temps, une ou deux semaines, et je suis revenue les filmer pour voir comment les images les avaient travaillés, quelle place ils avaient donné à ce livre en mon absence. Et puis, parallèlement à ces rencontres, je construisais un dialogue silencieux avec les photographies, en essayant de les approcher de l’intérieur, par la fabrication. »

G. W. : « Ce film, c'est donc une enquête aux frontières de la fiction et de l'autoportrait, aux frontières de soi et de l'autre, cet être impossible à atteindre ? »

J. C. : « David Nebreda est comme le grand autre, le tout autre et à la fois c'est un double et un modèle d’identification. Je me compare à lui, j’ose me mesurer à lui, oui, pour « prendre la mesure », justement… Et ça se frotte, « ça achoppe » : David Nebreda et la Judith qui se met en scène, il y a à la fois une identification et une altérité incommensurable. »

G. W. : « Vous tentez de rejoindre l’oeuvre de David Nebreda, et pour cela vous inventez une forme de cinéma composée de photographies, les siennes, les vôtres et d’extraits de vos précédents films ? »

J. C. : « Oui, puisque le but était d’arriver au noyau dur de mon propre cinéma, j’ai eu l’idée de mettre en pièce mes films pour voir ce qui résistait à cette pulvérisation et qui pouvait répondre à son autoportrait. À son « double photographique », j’ai confronté mon double de cinéma, composé de ce personnage d’Anne Buridan (apparu dans mes films il y a plus de dix ans) et de Judith l’enquêteuse que j’ai traquée dans le dispositif Adn et qui s’est avéré parfois plus proche de la fiction qu’Anne Buridan !  »



G. W. : « En confrontant de manière parfois fusionnelle les images de votre corps avec celles du corps de l’autre, n’avez-vous pas eu peur de perdre votre identité, d’être absorbée, déportée par ses photographies et la mise en danger qu’elles représentent ? »

J. C. : « J’ai été attirée par l’ascèse, pas par l’entame ! J’ai toujours farouchement refusé l’entaille de la chair et l’idée qu’elle puisse être esthétique. D’ailleurs, David Nebreda ne la revendique pas et récuse le terme d’artiste. J’ai mis en scène la différence entre nos deux corps — le contraste entre son corps mutilé et le mien, intact — précisément pour marquer une limite franche, au risque de choquer, là où je voulais éviter la fascination morbide, la
contrecarrer.
»

G. W. : « Le rapprochement entre Judith et David est pour le moins incongru, il provoque de la part du spectateur un sourire grinçant… »

J. C. : « Oui, et ce fut une bonne surprise du montage de voir que cela pouvait même aller jusqu’au comique ! Au risque d’être cruelle aussi bien avec ses photographies qu’avec moi-même. »

G. W. : « Dans cette confrontation, vous le tirez de l’effroi, (lui dans ses photographies) par un ton décalé, voire opposé… »

J. C. : « Au-delà de tout ce qui nous oppose, j’ai eu le sentiment d’une forme d’échange. Je tiens à y insister, l’oeuvre de David Nebreda, aussi aride et impressionnante soit-elle, est aussi généreuse ! Cela peut paraître paradoxal, mais, passé l’effroi, l’âpreté, on découvre une étrange douceur… »

G. W. : « Dans Adn, votre personnage cherche à sauver David Nebreda, alors pourquoi vouloir le sauver ? Et qui vouloir sauver ? »

J. C. : « J'ai eu le sentiment qu’en essayant de sauver quelqu'un comme lui, d'aussi proche de la mort, j'arriverais à me sauver moi ! Mais en fait, plutôt que de sauver qui que ce soit, il s’agit de “ faire avec ”. L’oeuvre de David Nebreda, je l’ai comparée à un caillou dans ma chaussure, que je n’arrive pas à enlever : je suis obligée de marcher avec jusqu’au jour où j’arrive à enlever le caillou et je m’aperçois que c’est un diamant ! Un diamant, c’est précieux, mais aussi, c’est… tranchant, menaçant parfois, surtout si on est fasciné, séduit, un peu comme Ulysse est attiré par le chant des sirènes ; j’ai eu besoin de demander aux autres d’être les « gardes fous », ceux qui m’empêchent de couler, d’être attirée par la folie, par le chant des sirènes. »

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Réalisatrice : Judith Cahen
Scénariste : Judith Cahen et Emmanuelle Mougne
Production : Yakafokon
Chef monteur : Emmanuelle Mougne
Distribution : Pointligneplan

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présentation réalisée avec l’aimable autorisation de
remerciements à Christian Merlhiot
logos, textes & photos, © www.pointligneplan.com

Publié dans PRÉSENTATIONS

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