• Le domaine perdu

Publié le par cine.gi

Le domaine perdu drame de Raoul Ruiz

avec : Grégoire Colin, François Cluzet, Marianne Denicourt

durée : 1h46
sortie le 1er juin 2005

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Synopsis
Max a cinquante ans passés lors du coup d'état de 1973 au Chili. Terré chez lui pour éviter
les balles des militaires putschistes, il se souvient de l'autre guerre qu'il a vécue à Londres dans les années quarante, pendant laquelle il avait rencontré un autre aviateur, français celui-là…
Antoine… À l'époque, il avait eu du mal à reconnaître en cet aviateur aguerri et vieillissant,
l'homme qu'il avait vu surgir du ciel et atterrir à côté de chez ses parents, dans un village du Chili en 1932… Antoine, le héros de son enfance, pourtant celui qui a initié Max à l'aviation, et aussi, sans peut-être même le savoir, aux merveilles…
Alors qu'un livre semble tisser un lien secret entre les deux hommes, les destins d'un pilote et son jeune apprenti se croisent tout au long du XXème siècle entre le Chili et l'Europe.

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extrait d’entretien avec Raoul Ruiz

- « Comment est né le projet du Domaine perdu ?  »

Raoul Ruiz :
« Cela fait un certain temps que je cherchais à tourner un film autour du Grand Meaulnes d'Alain-Fournier. Car, pour moi comme pour mes amis argentins intellectuels ou artistes de gauche, les grandes figures de la culture française sont – outre Sartre – des poètes et romanciers plus méconnus comme René Guy Cadou, Francis James ou Alain Fournier. Moins impliqués dans le débat politique, ces "provinciaux" un peu oubliés en France composent pourtant l'imaginaire poétique français dans mon pays. A l'inverse, en France, on a tendance à admirer des écrivains chiliens comme Coloane ou Sepulveda qu'on nous obligeait à lire à l'école et qui sont d'un réalisme assommant. Je me suis donc dit que ce serait intéressant de réaliser un film où se croisent deux imaginaires qui ne se rencontrent pas : l'imaginaire Grand Meaulnes – un peu petitbourgeois et à la limite de l'eau de rose – et l'imaginaire Coloane, très frelaté. »

- « Le film est aussi un hommage aux séries B… »

R. R. : « Je voulais en effet faire un film autour de la rhétorique de la série B américaine. Ce sont ces films tournés très vite, comme ceux de Tourneur, qui m'ont donné envie de devenir réalisateur. Ils sentent le bricolage, et l'artifice y est souvent visible, mais ce mode de fabrication contribue largement à leur poésie. »

- « La construction éclatée du film, presque en mosaïque, était-elle très présente dès l'écriture ? »

R. R. : « Absolument. C'est d'ailleurs l'un des rares tournages où j'ai vraiment suivi le scénario. J'ai toujours eu envie de jouer avec la dimension temporelle et avec le fait que chaque temporalité – passé, présent et avenir – contient en elle les deux autres, comme si le temps était organisé en réseau. C'est pour cela que dans le film, certains événements se déroulent dans l'avenir et sont perçus dans le passé. Comme, par exemple, lorsque Max vient annoncer à la fille d'Antoine que ce dernier est mort – et qu'on se retrouve alors au Chili trente ans plus tard… »

- « Vous vous jouez beaucoup de l'artifice, mais sans cynisme. Comme lorsqu'on retrouve les deux personnages vieillis à la toute fin … »

R. R. : « Effectivement, il y a là un jeu autour du vrai et du faux. Cela correspond à ma vision de la vieillesse : lorsque je rencontre un ami que je n'ai pas vu depuis vingt ou trente ans, j'ai le sentiment qu'il s'agit de cet ami maquillé en vieillard ! J'ai l'impression que les êtres ne changent pas – ils conservent leur manière de se coiffer ou de s'habiller – et que leur vieillissement apparent n'est qu'un déguisement. J'aime beaucoup cette "dimension Méliès" qu'on retrouve dans l'artifice. »

- « Il y a une évidente dimension de conte à l'oeuvre dans le film. »

R. R. : « C'est une dimension qui m'intéresse beaucoup et qui a un peu disparu en France, à mon grand regret. Il existe encore de très grands conteurs, comme en Bretagne, mais ils relèvent du domaine populaire. Au Chili, quel que soit le milieu social, tout le monde se raconte des histoires et peut même se mettre à raconter un livre de Balzac ! J'ai le sentiment qu'en France les intellectuels ont perdu la capacité de raconter.
Ce qui m'intéresse encore plus, c'est le croisement d'histoires différentes parce que cela crée une atmosphère fabuleuse. On reste alors dans ce qu'il y a de plus fort dans la narration : cette attente, ce flottement, cet émerveillement qu'on ressent quand on vous raconte une histoire. Le cinéma est encore plus fort que la littérature pour cela. J'ai adoré explorer cette dimension.
»

- « On retrouve ici votre attirance pour le baroque et le surréalisme. Il y a des échappées vers l'absurde, vers le "non-sensique", drôles et poétiques à la fois… »

R. R. : « Absolument. C'est d'ailleurs le côté ludique du baroque populaire qui m'a mené au surréalisme : j'ai très tôt été attiré par l'humour noir et le "non-sens" du surréalisme… »

- « En dehors du Grand Meaulnes, y avait-il de votre part des références assumées au Petit Prince auquel on songe souvent ? »

R. R. : « Je voulais rendre hommage à Saint-Exupéry de manière générale : ce n'est pas un hasard si le personnage de l'aviateur que joue François Cluzet s'appelle Antoine. J'aime beaucoup la légende qui entoure Saint-Exupéry. Comme le fait qu'il n'a jamais compris la notion de "plan de vol" et qu'il faisait partie des derniers aviateurs à voler "à vue" – c'est-à-dire en se guidant grâce à la géographie, aux montagnes, au chemin de fer ou aux routes… Je me suis inspiré de cette légende pour le personnage de l'aviateur du film. »

- « Vous évoquez aussi les pièces radiophoniques, rarement représentées au cinéma … »

R. R. : « J'ai tenu à utiliser d'authentiques comédiens de pièces radiophoniques pour la séquence ! Cela faisait appel à des souvenirs personnels car j'ai découvert de grandes oeuvres grâce à la radio, comme les pièces de Pirandello par exemple. »

- « Comment comprendre la séquence onirique du domaine d'un autre siècle où les personnages portent un masque de mort ? »

R. R. : « C'est littéralement une citation du "domaine perdu" du Grand Meaulnes : les personnages de la mère et de la fille, de même que l'étrange bal de fantômes, viennent directement du livre. Cela rejoint aussi un mythe qu'on retrouve dans différentes civilisations et dont je me suis inspiré : la vision d'une ville fantôme qui apparaît tous les cent ans à un voyageur de passage, puis qui disparaît soudain dans la nuit… »

- « Comment avez-vous travaillé la photo, dominée par des tons de rouges ? »

R. R. : « On avait convenu de trois types de photos pour différencier les époques : une photo sans artifice pour évoquer le Chili de 1973, une photo bi-chromatique pour les années 1930 privilégiant le rouge et le bleu, et des filtres polarisants qui éliminent les couleurs pour les années de guerre, proches en cela de l'esthétique des mélodrames de guerre de Douglas Sirk. Il s'agit pour l'essentiel d'un travail artisanal, sans recours aux effets numériques. »

- « Comment avez-vous travaillé la musique avec votre compositeur Jorge Arriagada ? »

R. R. : « Arriagada est un formidable pasticheur. Pour le concerto pour piano, il s'est inspiré du concerto de Grieg, mais aussi du concerto de Varsovie de Addinsell. Cette musique de la fin du XIXème siècle est une évocation propre à la culture chilienne. Arriagada a aussi travaillé les mélodies populaires des années 1940. »

- « Comment se passe le travail de montage sur un film aussi complexe dans sa construction ? Le film est-il quasiment pré-monté dans votre esprit ? »

R. R. : « Absolument. Je me suis retrouvé en post-production avec, au maximum, deux possibilités de montage.
D'abord, le film s'y prêtait. D'autre part, c'était une prévention pour éviter de partir dans plusieurs directions et pour resserrer le plus possible la mise en scène. C'est d'ailleurs aussi pour cela que j'ai évité les champs/contrechamps.
Quant au montage son, j'ai également essayé de donner l'impression que les différentes intrigues se déroulent en même temps, que les gens du passé se souviennent de l'avenir et que ceux de l'avenir se souviennent du passé. »

- « Comment avez-vous choisi les comédiens ? »

R. R. : « J'ai choisi Grégoire Colin parce qu'il me fait penser aux Chiliens du nord, avec ses yeux un peu bridés et sa posture discrète, comme s'il tenait à garder profil bas : c'est le propre d'un Chilien d'être sceptique et mécréant et d'avoir honte de tout…
Quant à François Cluzet, je connaissais notamment son formidable travail au théâtre. J'ai également été sensible au fait qu'il avait déjà eu Grégoire Colin comme partenaire au cinéma, dans Olivier, Olivier d'Agnieszka Holland où il tenait le rôle de… son père !


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Scénario et Réalisation : Raoul Ruiz
Musique Originale : Jorge Arriagada
Directeur de la photographie : Ion Marnescu
Chef opérateur du son : Philippe Morel
1er assistant réalisation : Christophe Jeauffroy
Scripte : Camille Brottes
Directeur de casting France : Richard Rousseau
Chef Monteuse image : Valeria Sarmiento
Chef Monteuse son : Georges Henri Mauchant
Mixage : Gérard Rousseau
Directeur de production : Hervé Duhamel
Production Déléguée : Elzevir Films
Production Exécutive : Atlantis Film
Producteurs : Denis Carot & Marie Masmonteil
Co-producteurs : Atlantis Film (Roumanie) , Impossible films (Espagne), Revolver (Italie) & Gemini Films (France)
Attachée de presse : Florence Narozni

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présentation réalisée avec l’aimable autorisation de
remerciements à Laure Kangha
logos, textes & photos, tous droits réservés www.gemini-films.com

Publié dans PRÉSENTATIONS

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